Conflit en Crimée. Les Tatars de Crimée racontent leur vérité.

Natalia Kostyukevich / Photo: Vadim Zamirouski
Article du 11 mars 2014 à 11h36 / TUT.BY
Traduit par Claire Vilpoux pour Voix de l’Ukraine
Source : http://news.tut.by/society/390050.html

Ravil Tashev, un Tatar de Crimée. En 1944, sa famille ainsi que d’autres Tatars furent déportés de Crimée. En 1990, les Tatars ont commencé à revenir dans leur patrie.

– Mon pays? Je ne sais pas, dit Ravil en respirant pleinement et en mettant ses mains derrière sa tête. A l’intérieur, sans doute …

Le vieil homme laisse quelques instants la salle où nous nous trouvons, les yeux remplis de larmes. Quelques minutes plus tard, Ravil continue :

– J’aime bien ce que vous dites au sujet de la patrie. En 1990, quand nous sommes venus avec mon oncle à l’endroit où se trouve sa maison, mon oncle a gravi la montagne et s’est mis à chanter. Je ne l’avais jamais entendu chanter ainsi. C’est son âme qui chantait. zam_tutby_phsl_krym_tatary_02

Quand les Tatars sont revenus en Crimée, la population locale leur faisait peur.

Les Tatars de Crimée représentent environ 12-14% de la population. Cela correspond à environ 300 000 personnes, sur plus de2 millions d’habitants vivant en Crimée. Aujourd’hui une partie des Tatars ne supporte pas le régime actuel de la république autonome de Crimée, ils ont adopté une position pro-ukrainienne et s’apprête à boycotter le référendum du 16 Mars, le considérant illégitime, malgré le fait que le nouveau gouvernement ait offert à la moitié de la péninsule d’augmenter le montant des ressources « pour la réinstallation » des Tatars déportés. A cause de l’introduction de la Crimée dans la Fédération de Russie, les familles tatares craignent d’être persécutées. Les vieilles plaies sont de nouveau ouvertes. En 1944, le gouvernement soviétique avait accusé les Tatars d’avoir collaboré avec les occupants et d’avoir déserté l’armée. Résultat : plus de 190 mille personnes ont été déportées en Ouzbékistan et dans certaines régions du Tadjikistan et du Kazakhstan. Le retour massif des Tatars en Crimée a commencé en 1989-1990. Revenus chez eux, les Tatars sont devenus propriétaires de leurs terres, et ils les ont obtenues officiellement. La parcelle de la famille Tashev a été donnée suite à la décision du conseil de village de Fontana , lequel est maintenant devenu une partie de Simferopol. zam_tutby_phsl_krym_tatary_03 Sur la table du salon, des bonbons et des pâtés à la viande à la tatare, du thé noir. Dans la salle jouxtant le salon, les petits-enfants de Ravil jouent. A table, près de nous, sont assis les hôtes : Ravil Tashev, Susanna Tashev et leur fille cadette Sabina. De la fenêtre, on peut apercevoir la deuxième maison que la famille a presque achevé de construire en 24 ans. Aujourd’hui Ravil et Susanna Tashev sont effrayés par ce qui se passe en Crimée, ils prient Dieu pour le retour à une vie paisible. Mais avant de raconter leur vérité sur ce qui se passe en Crimée, ils  reviennent sur leur histoire.

Les parents de la femme de Ravil, Susanna, sont de Sébastopol. Durant le siège de la Seconde Guerre mondiale, ils vivaient là-bas, quand l’armée allemande a retiré ses troupes, les Allemands et Tatars ont alors embarqué sur une barge. Parmi eux, se trouvaient les parents de Susanna, lesquels ont été conduits dans un camp de concentration.

Les Allemands étaient assis sur la barge, en bas, tandis qu’au dessus, sur la poutre, il y avait les Tatars, dont des enfants et des femmes. Plus tard, ils ont bombardé notre péniche. D’accord, je comprends, ils bombardaient les Allemands, mais pourquoi les autres, nos compatriotes? Quand les Tatars ont été libérés des camps, on leur a demandé dans quel pays ils allaient vivre. Mais personne n’a dit qu’ils avaient déjà renvoyé un Tatar de Crimée. Les proches disaient qu’on allait rentrer à la maison en Crimée. À la frontière, on a envoyé les Tatars dans des trains confortables, et on les a placés dans des wagons spéciaux pour les envoyer en et Ouzbékistan, raconte la femme de Ravil.

La mère de Ravil a été déportée vers l’Ouzbékistan en 1944, dans une famille de cinq enfants. Elle a d’abord vécu dans une caserne, puis on lui a construit une maison. zam_tutby_phsl_krym_tatary_04 Ravil et Susanna maîtrisent le tatar seulement au niveau de la communication quotidienne. Ravil dit qu’il n’arrive même pas à faire des mots croisés en tatar.

– A la fin de la 10e classe, j’ai commencé à apprendre la langue tatare en Ouzbékistan. Imaginez-vous ce que je peux faire avec. Une fois par semaine, la radio diffusait une émission en tatar. Donc, nous avons écouté cette radio où l’on passait aussi des chansons tatares. Nous avons perdu en langue, raconte Susanna. Au moment où les Tatars ont été autorisés à rentrer chez eux, les Tashev se sont mariés et ont eu trois enfants.

Ravil a été le premier à partir d’Ouzbékistan et à arriver en Crimée. Il a construit sa maison et a invité sa femme et ses trois enfants. Il dit que la maison en Ouzbékistan a été vendue pour 35 mille roubles, et qu’il a payé la taxe. A Simferopol, la même maison coûte 50 mille roubles.

– Je ne savais pas où mettre tous les meubles alors je les entreposais dans la rue sous le cellophane. Mais tout le mobilier a pourri. Depuis, j’ai construit cette maison, Ravil montre de la main sa nouvelle maison que l’on voit de la fenêtre, mais la situation commence à devenir n’importe quoi.

Susanna rappelle que l’Ukraine a pris la responsabilité d’aider les Tatars en 1990. «Les premières années, c’était bien : on disposait de l’eau courante, du gaz, de l’électricité », dit la femme. Elle ajoute cependant que lorsque les Tatars sont revenus massivement en Crimée, la population locale a pris peur. – Qui les a effrayés ? Nous ne savons pas, dit-elle. – J’ai travaillé pendant 42 ans dont près de 30 ans dans les forages souterrains, dit Ravil. De retour en Crimée, tu cherches dans les annonces du travail, ils regardent tes documents, ils t’appellent, et ils te répondent qu’ils ont déjà recruté quelqu’un. Je ne peux pas dire que tous Tatars sont comme moi, mais j’avais l’impression qu’on continuait à m’opprimer. Puis, il ne s’est rien passé, et alors nous avons compris qu’on nous avait trompés. zam_tutby_phsl_krym_tatary_05 Ravil a travaillé sur les marchés, il livrait des courses dans un restaurant, il a aussi travaillé à temps partiel sur la «mer» et enfin pendant environ 13 ans, à l’usine de verre, avant de prendre sa retraite. Susanna a travaillé, elle, comme chef pâtissier.

Selon des sources, ils ont toujours vécu pacifiquement avec leurs voisins.

– Je suis venu ici en cinquième classe, j’ai grandi avec le russe et l’ukrainien. Je n’ai jamais eu aucun problème, se rappelle Sabina.

« Entre les gens qui vivaient tranquillement, le conflit s’alimente »

Lorsqu’ à Kyïv il y avait la révolution, à Simferopol tout était calme.

– Nous avons travaillé et rencontré des gens. Ensuite, le gouvernement a commencé à parler de séparatisme. D’où venaient donc ces Cosaques de Kouban. Avant tu pouvais en voir un ou deux dans la ville, maintenant les rues en sont inondées, dit Ravil.

Le 26 février près du Conseil suprême de Crimée à Simferopol se tenait un rassemblement pro-russe. Ce même jour, au même endroit, il y avait un rassemblement de Tatars montrant leur position pro- ukrainienne. Durant ce combat, deux personnes ont été tuées.

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Dans la nuit du 27 février, le pouvoir de la République autonome est passée entre les mains de Criméens pro-russes. Ce sont des hommes armés non identifiés qui ont pris le pouvoir.

Sabina considère que les gens de la Crimée subissent un blocus de l’information (en effet, ces derniers jours, les quelques chaînes ukrainiennes ont été désactivées en Crimée pour être remplacées par des chaînes russes, d’après TUT.BY ) et, de fait, « les gens ont mal interprété ce qui se passait à Maïdan ​​l’indépendance et qui est allé là-bas. »

– Ils croient que des fascistes et banderovsty sont venus investir Maïdan pour manifester en faveur de l’UE. Mais, en voyant que des étudiants avaient été battus, les gens ont commencé à se rassembler et se rendre compte des excès causés par le pouvoir. La Crimée est une région très difficile à maîtriser car elle est multinationale et cela jusqu’à aujourd’hui. Mais maintenant les divisions commencent : vous, vous êtes en Europe et nous, en Russie, –explique Sabina.

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Selon elle, maintenant à l’aide des médias de Crimée, entre les personnes qui vivaient jusqu’à présent tranquillement, un conflit s’est envenimée, les langues sont déliées :

– Mon collègue de travail est d’origine grecque. Les Grecs ont également connu la déportation. Son père a accidentellement trouvé le passeport d’un soldat au nom Alekseev, il le mit alors dans sa poche et commença à se faire appeler Alekseev. Quand il a dit : « Vous nous détestez », je lui ai répondu : « Qui déteste qui ? Vous êtes d’origine grecque. Si votre père n’avait pas trouvé ce passeport, il aurait été expulsé, où auriez-vous vécu? ».

Sabina se souvient que, dans cette situation tendue, on lui a dit maintes fois de rentrer chez elle. Pour prouver que la patrie des Tatars de Crimée est la Crimée, elle fait un bref rappel historique.

– Trente ethnies sont issues de notre sang. Il y eu les Scythes, les Tavry, les Goths, les Grecs … Notre ethnicité s’est formée ici, en Crimée, et vous ne pouvez pas le nier. Les guerriers de la Horde d’Or ont participé à la formation de notre pays, mais je vous parle là d’une autre origine ethnique. L’essence de cet ensemble ethnique sont les Tatars de Crimée, dit-elle.

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La famille Tashev après le référendum, si la Crimée décide de rejoindre la Fédération de Russie, ils ne partiront pas du pays.

– Nos grands-parents, nos grands-parents ont toujours vécu ici. Nous y laisserons notre trace et nous n’irons nul part ailleurs, dit Susanna.

Les interviewés espèrent que la Crimée restera en Ukraine. D’une part, parce qu’ils vivent depuis plus de 20 ans en Ukraine, où leurs enfants ont gran, d’autre part, parce que la Crimée en termes de services et d’infrastructures est étroitement liée avec l’Ukraine. Susanna craint aussi qu’en Russie, les Criméens ne puissent plus organiser des rassemblements et exprimer leur opinion comme bon leur semble.

– Nous sommes épris de liberté, nous voulons raconter la vérité. Mais si je vous dis quelque chose considéré par les autorités russes comme indécent, je peux me retrouver en prison, suppose Susanna.

Ravil et Susanna estiment que tous les évènements qui se sont déroulés ces dernières semaines dans le pays ont permis d’unir les gens et finalement, de faire prévaloir le bon sens. Au sujet de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, les interviewés essaient de ne pas y penser.

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