Appel de Timochenko à l’opposition parlementaire (le texte de sa lettre en entier)

Bonjour à toute mon équipe,

Je regarde comme vous vous battez sur les barricades, et avec quelle ardeur vous luttez pour obtenir un résultat.

Je suis certaine que vous êtes conscients de votre part de responsabilité dans ce tournant historique. La dictature, comme une bête sauvage qui se précipite en quête de sang, a temporairement piégé le mouvement de protestation. Désormais, vous pouvez ou bien aider le peuple à se libérer ou bien empêcher de commettre des erreurs fatales pour triompher ensemble, avec l’Ukraine.

Les énergies révolutionnaires sont si puissantes qu’elles peuvent élever la nation à un autre niveau de développement, comme elles peuvent aussi ôter l’espoir du peuple durant des années. Aujourd’hui, il est donc essentiel de ne pas se tromper.

Vous avez vu que Ianoukovitch a choisi de diriger le pays par le biais d’une méthode singulière. Il fait dix pas en avant pour construire une dictature, puis il recule d’un pas pour neutraliser la société et le monde, enfin, il s’élance de nouveau à toute vitesse pour établir une dictature absolue. Cette méthode se met en œuvre à chaque instant et je dois avouer que cela fonctionne. Ainsi, nous n’avons pas besoin d’un remaniement du gouvernement ni d’une signature avec l’UE, nous négocions la loi sur l’amnistie laquelle est destinée aux personnes qui n’ont commis aucun crime. N’entrez pas dans le jeu de Ianoukovitch. C’est dangereux.

La révolution n’était pas prévue dans son plan. Au début, il a commencé par la noyer dans le sang. Cela n’a pas fonctionné. Des Ukrainiens sont morts. Maintenant, il a changé de tactique et tente de l’étouffer par des étreintes amicales. On l’a vu lorsqu’il a proposé à Arsenyi Iatseniouk le poste de Premier Ministre et, à l’opposition de cohabiter en formant un gouvernement de coalition.

Je mets en garde l’opposition et Euromaidan : cette proposition est un piège ! Il ne faut surtout pas tomber naïvement dedans ! Mettre en place un gouvernement de coalition qui ne s’appuie pas sur une majorité parlementaire solide, pro-européenne ni sur des réformes de modernisation du pays n’est pas un moyen pour sortir de cette crise politique ! C’est un défi. Ce gouvernement de la minorité ne pourra exécuter son programme même s’il est tout à fait louable car on ne lui donnera pas la possibilité de le faire. Sa création servira simplement à légitimer la dictature avant les élections présidentielles, et à laver le sang de ces innocents en arborant « un nouveau costume ».

Peut-être que certains pensent que Ianoukovitch a perdu sa majorité ou va la perdre ? Malheureusement, ce n’est pas cela. Nous aimerions pourtant tous y croire. Mais il ne faut pas induire les gens en erreur. Il n’a pas perdu sa majorité et il ne la perdra pas tant qu’il a le pouvoir absolu. Alors que les gens quittent Maidan pour rentrer chez eux, Ianoukovitch avec sa majorité broiera son gouvernement de coalition comme de la chair à canon. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé sous la présidence de Iouchtchenko en 2007.

Après la formation du gouvernement de coalition avec la participation de l’opposition, celle-ci aura la responsabilité de l’échec économique et social dans un pays détruit. De la même façon qu’on l’affublera de la dévalorisation du hryvnia, de la corruption, de l’anarchie, bref de tout ce « désordre ». Ce gouvernement de coalition sera dépourvu de tout pouvoir pour mener de vraies réformes. En fait, Ianoukovitch ne changera rien et ce statu quo lui convient. Déléguer le pouvoir à un gouvernement de coalition n’est pas quelque chose qui le satisfait, car son confort en sera affecté. Ne lui donnez surtout pas d’atout supplémentaire !

Ensuite, la coalition composée des membres de l’opposition n’aura aucune chance de signer et ratifier l’accord d’association avec l’UE, tant que Ianoukovitch restera le chef de l’Etat. Si l’un des membres de l’opposition promet cet accord avec un gouvernement de coalition, soit c’est un amateur soit c’est un provocateur. Tant que Ianoukovitch sera le président de l’Ukraine, l’accord avec l’UE n’aura pas lieu. Or, Ianoukovitch n’a pas (et n’a jamais eu) la liberté de résilier son accord unilatéral avec Vladimir Poutine. S’il était amené à violer des transactions secrètes, alors on le considérera comme un « looser » politique pendant des mois. Je suis certaine qu’avant ou après les prochaines élections présidentielles, contre l’avis de tous, Ianoukovitch introduira l’Ukraine dans l’union douanière eurasiatique. Il n’est pas indépendant et ses décisions ne lui appartiennent pas. La création d’un gouvernement de coalition sous la tutelle de Ianoukovitch n’aboutira pas vers un accord avec l’UE, en conséquence de quoi la société qui attend des perspectives positives, se sentira extrêmement déçue. Ainsi, le peuple renommera ce gouvernement de coalition en simple gouvernement. Et, après la victoire de Ianoukovitch aux élections de 2015, tout cela tombera dans l’oubli avec les vestiges d’une opposition politique et l’espoir de changement qu’avaient les Ukrainiens.

Enfin, nous devons clairement comprendre que le poste de Premier Ministre n’a pas été proposé sans raison à Arsenyi Iatseniouk. La vraie raison, c’est qu’il semble être le seul qui, parmi les opposants, aurait une chance de prendre la place de Ianoukovitch aux élections de 2015. Vitali Klitchko ne pourra pas y participer car il n’a pas vécu ces dix dernières années en Ukraine. Oleh Tiahnybok se transformera au second tour en un radical agressif et toute sa campagne sera menée sur ce ton. Arsenyi Iatseniouk est le seul contre lequel le régime n’a pas encore trouvé de « poison politique ». Il représente un candidat potentiel aux élections présidentielles et c’est un problème pour le gouvernement. Maintenant, ils savent comment le détruire politiquement, à savoir en lui proposant de devenir le Premier Ministre de Ianoukovitch. Si Arsenyi Iatseniouk accepte cette offre, dans cette situation, alors sa carrière politique prendra fin, comme elle a pris fin pour Tyhypko.

En proposant à Arsenyi Iatseniouk le poste de Premier Ministre et à l’opposition de fonder un gouvernement de coalition, Ianoukovitch règle ainsi tous les problèmes : il tue simultanément la révolution, l’opposition et son véritable adversaire politique qui lui restait. C’est pourquoi je demande à l’opposition d ne pas entrer dans le jeu de Ianoukovitch et de refuser son offre de former un gouvernement de coalition. Sinon, vous garantirez à Ianoukovitch, dès le premier tour des élections, de faire un second mandat en tant président de l’Ukraine. La situation est difficile mais il existe au moins trois façons de sortir de la crise :
Premièrement, le plan envisagé (le plus fiable et efficace) consisterait à aider l’Ukraine en menant le soulèvement populaire à la victoire, à la capitulation définitive de Ianoukovitch pour mettre en place rapidement des élections présidentielles anticipées. Il s’agirait alors d’accompagner professionnellement et pacifiquement le peuple à la victoire. Je vous ai transmis un plan d’action. Alors, agissez ! Je ne crois pas qu’il y ait d’autres manières pour en finir avec cette dictature, excepté pacifiquement et par un soulèvement national général. Je crois, en effet, que cela ne peut se réaliser qu’en agissant professionnellement, avec force et tous unis avec le peuple ainsi que les autres démocraties. Je pense que nous nous trouvons sur le bon chemin vers la victoire finale. Il ne manque plus que de la volonté politique et que le régime tombe. Je suis évidemment pour ce plan d’action. Cependant, si l’opposition souhaite trouver un compromis avec le pouvoir, alors plusieurs options existent. Les deux scénarios, comme les négociations avec le gouvernement, n’est envisageables qu’à condition de maintenir Maidan active. Si Maidan se marginalise, alors l’autorité mettra fin aux négociations avec l’opposition et se débarrassera des activistes qui sont partout dans le pays, y compris les journalistes et les députés.

Une autre façon de dissoudre la crise consisterait – si l’on négocie avec le gouvernement, et laisse Ianoukovitch comme président – à mettre en place des élections législatives anticipées en tenant compte d’une représentation proportionnelle et en réduisant toutes les procédures d’élections à un mois. Si en Grande-Bretagne, les élections parlementaires se déroulent en 15jours, nous les tiendrons, d’une façon ou d’une autre, en un mois.

Nous ne devons pas autoriser en Ukraine des élections législatives à n’importe quelle composante de la majorité car la fraude a atteint des proportions sans précédent. Je pense que les élections législatives selon le système de listes ouvertes sont néfastes en raison de ces fraudes politiques, comme au sein de la majorité. La plus grande erreur de l’opposition au cours de ces dernières années a été de voter en faveur de la loi électorale par la majorité en 2012. Le système électoral proportionnel est de loin d’être parfait mais il est le seul qui permet d’éliminer une dictature. Pour effectuer la démocratisation des pays autoritaires, un code politique doit avoir été sélectionné. En Ukraine, les élections législatives, réglementées par ce code, selon le système proportionnel, peuvent être un moyen pour résoudre la crise. Il sera possible de s’entendre sur la formation d’un gouvernement de coalition seulement après des élections anticipées transparentes, même si Ianoukovitch reste président. En désamorçant de cette manière la crise politique, on aura une chance de signer l’accord avec l’UE et d’entreprendre des réformes démocratiques profondes avant les prochaines élections présidentielles.

Il y a encore une troisième option pour résoudre la crise. Сonvaincre Ianoukovitch, sous la pression d’un soulèvement populaire pacifique et significatif, de signer et ratifier sans attendre au parlement l’accord avec l’UE. Je crois que les gens qui protestent accepteront cet acte comme signe d’un compromis. Si Ianoukovitch refuse l’offre, cela voudra dire qu’il n’accepte pas l’idée qu’un accord avec l’UE peut être signé. Cela pourra aussi vouloir dire que sa peur à l’égard de Moscou est plus forte que son désir de rester au pouvoir. Tous les partisans pro-européens doivent en tenir compte.

Pour finir, je ne comprends pas pourquoi l’opposition et la société civile ont commencé à suivre le projet de Ianoukovitch, en exigeant le changement de la Constitution de 2004.

Le pouvoir m’a proposé d’échanger le vote de la fraction « Batkichtchina » [La Patrie] d’après la Constitution de 2004 avec les élections de la majorité au parlement, pour garantir mon traitement médical à l’étranger. Bien sûr, j’ai catégoriquement refusé. Mais je vois que le pouvoir est allé de l’autre côté et a proposé cette issue de sortie de crise avec perfidie. Ianoukovitch prévoit juste deux scénarios pour 2015. Dans le premier, s’il parvient à frauder l’élection présidentielle et de renouveler son mandat, il conserverait la constitution actuelle. Dans le second, s’il perd en 2015, il préparera la Constitution de 2004 en s’appuyant sur sa majorité au Parlement. Si un candidat de l’opposition devient président en 2015, ce dernier aura à peine le temps de passer son investiture que Ianoukovitch sera en train de préparer sa candidature au poste de Premier Ministre. Ainsi, dans cette configuration, la dictature et la corruption seront établies à jamais en Ukraine!

Je suis pour une gouvernance parlementaire et présidentielle, mais elle ne pourra avoir lieu qu’après l’élimination complète du pouvoir clanique et oligarchique et non par la suppression de la Constitution de 2004 du fait qu’elle est chaotique et éclectique. Il faut savoir que cette constitution a été conçue lors de la Révolution orange, non dans une harmonie politique mais sous la pression d’intérêts de chaque partie. Nous avons toujours adopté la Constitution en fonction d’intérêts et des désirs des partis au pouvoir. Nous devons maintenant mettre fin à cette tradition. Le pays a besoin d’un nouvel équilibre social sur des principes constitutionnels justes, elle ne pourra être mise en place qu’après le renversement du régime actuel.

Bien sûr, dans n’importe quelle crise politique qui éclate dans une société démocratique, des négociations pacifiques et équitables doivent se tenir. Mais j’ai toujours été sûre que, dans le contexte ukrainien, Ianoukovitch a besoin de négociations non pas en vertu de la démocratisation du pays mais pour mieux « geler » et marginaliser le mouvement de protestation. Les évènements de ces derniers jours sont venus confirmer mon intuition. Je suis convaincue que Ianoukovitch ira jusqu’à des pourparlers pacifiques du moment que sa dictature soit conservée. Je ne crois qu’en la force de la rébellion par le peuple. J’espère que l’opposition politique et les autres démocraties ne laisseront pas Ianoukovitch briser la croyance du peuple ukrainien en la liberté. De toutes vos forces, aidez le peuple ukrainien à vaincre ce pouvoir pour leur et pour votre avenir.

Pour toujours,
Votre Youlia Timochenko

http://uainfo.org/yandex/271187-zvernennya-timoshenko-do-parlamentskoyi-opozicyi-povniy-tekst-lista.html

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1 Response to Appel de Timochenko à l’opposition parlementaire (le texte de sa lettre en entier)

  1. chornajuravka says:

    Reblogged this on Euromaidan PR.

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