Pourquoi on pense en Bulgarie que l’Ukraine est un pays fasciste

http://espreso.tv/article/2014/07/24/chomu_v_bolhariyi_vvazhayut_ukrayinu_fashystskoyu_krayinoyu

Bulgarie

фото:tourister.ru

Un point de vue bulgare sur les événements en Ukraine

À propos de l’auteur : Asen Genov est un activiste civique, l’un des leaders intellectuel les plus en vue et un des blogueurs les plus lu de Bulgarie. Asen est bien connue grâce à ses initiatives pour la protection de la liberté des médias électroniques. Il a participé à la création d’un site Web répertoriant les promesses publiques d’hommes politiques, visant à former la culture d’orateurs responsables. L’an dernier, Asen a été et demeure encore un des moteurs du mouvement de protestation contre le gouvernement corrompu de la Bulgarie.

La coalition pro-russe est soutenue par le parti national-socialiste

L’actuel gouvernement bulgare est soutenu par les socialistes, le Mouvement des Droits et Libertés (que beaucoup appelle le parti de la minorité turque), mais aussi par le parti radicalement nationaliste, xénophobe et anticapìtaliste « Ataka ». Comme le montrent les sondages, la grande majorité des citoyens de la Bulgarie espère que ce gouvernement démissionnera à la fin de juillet, à la suite des manifestations de masse qui ont eu lieu toute l’année dans la capitale, Sofia. En fait ce gouvernement pourrait s’en aller avant la fin de l’écriture de cet article. (hier soir, Plamen Orešarski, le premier ministre de la Bulgarie a démissionné).

Les partis qui forment la coalition gouvernementale ou bien sont contrôlés par des oligarques, ou bien sont trop dépendants des intérêts économiques et géopolitiques russes. Ce fait est largement commenté par les médias bulgares, particulièrement après 14 mois d’incessantes manifestations pacifiques quotidiennes. La crise récente à propos de l’une des plus grandes banques du pays « Korporativno Torgovo », que certains appellent la « Banque du Politburo », et plus récemment « Banque de la Mafia » en est un exemple remarquable. (Note du traducteur : début juin, KTB a acquis la filiale bulgare de Crédit Agricole SA, et déjà au milieu du mois, a commencé une sortie rapide de capitaux).

Toutefois, la situation avec « Ataka » est quelque peu différente. Les relations du parti avec le régime du Kremlin et les intérêts géopolitiques russes sont clairement visibles dans sa doctrine, les discours de ses porte-paroles, les concepts, les contacts politiques et les activités sur la scène internationale.

Les oligarques ont tenté de prendre le contrôle complet de l’État en Bulgarie

Il y a presque 14 mois, après les élections législatives, la majorité parlementaire a nommé comme chef de l’Agence Nationale de Sécurité (ANB) une personne « trouble » : l’oligarque-magnat des médias Delian Peievs’ki. Avant cela un amendement à une loi controversée a donné au service une large et dangereuse autorité.

Selon les informations disponibles, Peievs′ki et sa mère monopolisent la plupart de la presse écrite de Bulgarie et presque tous ses circuits de distribution (réseaux des kioskes, y compris ceux bien connu de LAFKA) et ont une position très forte dans les médias électroniques et dans la diffusion de la télévision numérique. Leur groupe est probablement le groupe économiquement, médiatiquement et politiquement le plus puissant, presque un cartel, qui dispose probablement d’un contrôle presque total sur de nombreuses institutions en Bulgarie, parmi lesquelles la Procurature d’État (le Parquet), le Conseil Supérieur de la Justice, en plus de nombreuses structures dans le système judiciaire, l’ANB et les organismes de lutte contre la criminalité organisée.

Les protestations contre la mafia ont éclaté immédiatement après l’arrivée au pouvoir de l’oligarchie

Le 14 juin 2013, le jour de la nomination de Peievs′ki comme chef de l’ANB, des dizaines de milliers de personnes ont envahi les rues de la capitale bulgare et protesté pendant des centaines de jours. La vague de protestation s’est répandue dans tout le pays.

Les manifestants appelait l’élite au pouvoir les « ordures rouges » et la mafia, en rappelant ses origines communistes et ses liens soupçonnés avec les milieux criminels.

Le lien de la Bulgarie avec la crise ukrainienne

À la fin de 2013 en Bulgarie et en Ukraine se sont produites deux choses importantes : la construction du gazoduc « South stream » a commencé, et le Président de l’Ukraine Viktor Ianoukovitch a refusé de signer l’accord d’association avec l’UE.

Évidemment, si au moment où le Kremlin exerçait des pressions sur les dirigeants ukrainiens, la position officielle de la Bulgarie concernant South stream s’était renforcée. Inutile de rappeler que l’UE est fortement opposée à la partie bulgare du projet, que la Commission européenne a même appelé « illégale » et « telle qu’elle ne répond pas aux exigences de la législation de l’UE ».

Il faut dire que maintenant, surtout pendant et peu après les élections au Parlement européen qui ont eu lieu dans tous les 28 États membres le 25 mai, la propagande antiukrainienne, antimaidan et antieuropéenne en Bulgarie est devenu extrêmement forte et même istérique. Elle est toujours soutenue par les cercles pro-russe et pro-Putin, pour la plupart à l’intérieur du parti socialiste et d’« Ataka « . Tout ce qui peut être entendu et lu dans les médias contrôlés par la coalition au pouvoir, c’est de la propagande négative qui décrit l’Ukraine comme un pays « fasciste » et sa partie sud-est comme un lieu où une armée de volontaires protège et défends les droits des Russes contre une menace mortelle.

Même les outils de propagande utilisés en Bulgarie sont similaires à ceux utilisés en Russie.

Les responsables répandant cette psychose, faisant valoir que les fascistes ukrainiennes tuent des innocents, sont des politiques et des leaders d’opinion, proches des socialistes et des nationaux-socialistes d’« Ataka ». Ce dernier parti a officiellement ouvert sa campagne électorale pour le Parlement européen à … Moscou.

Copiant leurs frères et parents idéologiques russes, socialistes et nationaux-socialistes ils commencent à porter des rubans orange et noir, des médailles de Slava (la gloire) des unités de la garde de l’Armée soviétique. Ne voulant pas être directement relié à l’époque communiste, ils ont appelé ruban de St-Georges, un ruban qui, bien que ressemblant, a des bandes jaunes au lieu d’orange. (Note du traducteur : compte tenu du fait que la même substitution a eu lieu et dans la Fédération de Russie et dans les pays que Moscou considère comme faisant parti du « Monde russe », il s’agit d’une campagne massive, gérée à partir d’un centre unique, qui expose uniquement les relations entre le Kremlin et ses satellites bulgares).

Certains des plus « virulents » membre de la communauté « russophiles » critiquaient ouvertement l’Union Européenne comme « coupable du financement des fascistes et partisans de Stepan Bandera, qui ont pris le pouvoir en Ukraine au moyen de la terreur et la violence », répétant littéralement les thèses de la propagande de Poutine.

La propagande prorusse, antiukrainienne et antieuropéenne va même plus loin : elle en arrive à des appels publics à la société bulgare pour quitter l’UE, pour se rapprocher de la Russie et même pour rejoindre une Union douanière eurasiatique.

L’échec européen des nationaux-socialistes pro-russes en Bulgarie

Heureusement, les élections de cette année au Parlement européen n’ont pas apporté une menace sérieuse à la société bulgare oùu depuis près de deux décennies il y a un consensus sur l’association avec les démocraties développées et l’adhésion à l’UE et à l’OTAN. Le parti socialiste et « Ataka » ont subi une sévère défaite (aucun représentant de ce dernier n’est devenu député européen) et les autre parti radicalement national-socialiste et eurosceptique ont reçu seulement quelques milliers de votes, ce qui est peu même pour une Bulgarie de millions d’habitants.

Les anciens communistes en Bulgarie et leur cordon ombilical russe

Un problème beaucoup plus sérieux vient de ce que les intérêts géopolitiques russes, promeuvent activement et soutiennent des groupes puissants dans le parti Socialiste Bulgare. Le SPB un membre du parti socialiste européen au Parlement européen et son président Sergei Stanishev (né à Kherson, il était un citoyen de l’URSS, puis jusqu’en 1996 de la Russie) est également président de l’ESP (Parti Socialiste Européen). Le dernier et le plus révélateur des débats publics où le SPB a soutenu les intérêts russes a été celui des discussions sur South Stream et sur le sort de Belen AES.

Le projet South Streamest est, paraît-il, pour les socialistes, une question de vie ou de mort.

Fortement soutenu par « Ataka », le SPB n’a, semble-t-il, aucune intention de se conformer au troisième paquet énergétique de l’UE pour la partie qui concerne les marchés du gaz en UE, en particulier sur la question de leur diversification, même si nous devons admettre que le ministre des affaires étrangères de Bulgarie se prononce conformément et en accord avec les positions européennes officielles concernant South Stream. Toutefois, cela ne suffit pas à équilibrer la forte pression qu’exerce la Russie sur la Bulgarie par tous les moyens politiques et économiques. Les analystes et les commentateurs indépendants attribuent le fort soutien aux projets énergétiques de Moscou de la part de la coalition gouvernementale aux énormes intérêts financiers, liès de près aux partis au pouvoir, des compagnies bulgares qui peuvent bénéficier de sous-traitance dans la construction de South Stream. Il est également important de noter que le consortium de Gennady Timchenko Strojtransgaz a remporté l’appel d’offres pour la construction de la partie bulgare de South Stream. Maintenant, en raison des sanctions, de l’UE et les Etats-Unis tout cela est bloqué.

Les démocrates pro-européens

Les politiciens de droite, les démocrates, la majorité des Verts, les sociaux-démocrates et les socialistes qui s’opposent à l’actuel SPB, ainsi que les citoyens qui protestaient pendant plus de 400 jours, s’opposent catégoriquement au projet sous sa forme actuelle.

À leur avis, tous les intérêts financiers liés à South Stream, sont assez puissants et les cercles économiques, qui ont ces intérêts, sont assez forts pour ébranler sérieusement la stabilité économique et financière de la Bulgarie. Ils font valoir que l’effondrement de la Banque de commerce KTB, que la quatrième plus grande institution dans le pays ne peut pas reprendre, prouve qu’ils ont raison.

(Note du traducteur : la crise de KTB, qui a conduit à la mise en place d’une administration temporaire, a provoqué lepar Peievs’ki. Après une querelle avec l’actionnaire principal de la Banque Cvietan Vasiliev il a retiré les comptes de ses entreprises de cette institution. Dans cette histoire il y a aussi une piste russe. KTB détient 9,9 % des actions de VTB, et en 2011 ils ont acquis ensemble l’entreprise « Bolgartabak ». Les comptes de celles-ci ont été parmi les actifs que Peievs’ki a retiré).

La dépendance économique et financière

Certains parmi les manifestants et les membres des partis des droite ont soutenu les Ukrainiens dans leur lutte contre le gouvernement pro-russe de corrompus et de criminels. Ils soutiennent également le Maidan. Ils veulent purger la Bulgarie des sbires de Gazprom. Ils ont également accueilli le chef du ministère des affaires étrangères russe, Sergei Lavrov, avec des slogans « Poutine-Hu * Lo! » et « Ici ce n’est pas Moscou ! » devant la résidence présidentielle à Sofia.

Pour finir, il ne sera pas inutile de faire un parallèle entre les plus de 400 jours de protestations en Bulgarie et le processus qui a commencé avec l’Euromaidan en Ukraine, étant donné que les deux phénomènes se concentrent sur la lutte contre des autorités corrompues et la diminution de l’influence du Kremlin sur l’État.

Et en Ukraine et en Bulgarie la pression russe écarte le pays de l’Europe et d’une démocratie efficace et qui fonctionne.

Et en Ukraine et en Bulgarie, le succès de la société civile est essentiel pour l’avenir européen des deux pays, et le succès ou l’échec de la société civile dans un pays affecte l’autre.

Les mots récents du Président de la Bulgarie ont une résonnance très actuelle : « nous voyons une Russie agressive et nationaliste qui ne s’arrête pas devant le soutien à des menées contre l’intégrité territoriale de pays européens tels que l’Ukraine… »

Référence historique

La Bulgarie a une histoire intéressante en termes de relations avec la Russie au cours du dernier siècle et demi.

La Russie libératrice

C’est à partir de la guerre russo-turque (1877-1878), qu’a pris fin la période ottomane en Bulgarie, avec l’aide de la Russie, communément appelé la Libération. Cependant, même les communistes bulgares, qui sont la force la plus pro-russe de la politique bulgare depuis 1918, et qui sont arrivés au pouvoir, quelques décennies plus tard, ont, à certains moments de leur histoire, appelée la libération la « soi-disant libération », l’État bulgare souverain qui en était issu, un État « quasi-souverain » et son indépendance : une « semi -indépendance ». Ils qualifiaient la situation de la société bulgare à la suite de la libération, comme « une époque de corruption massive, de pots-de-vin et d’assassinats politiques ».

La Russie : un agresseur et un occupant

Près de 66 ans plus tard (en 1944), à la fin de la seconde guerre mondiale, la Bulgarie a vécu une période de bouleversements politiques dramatiques, errant entre les grandes puissances et même si jusque là elle était un allié de l’Allemagne nazie, elle avait presque réussi à éviter des affrontements directs avec les forces des alliés pendant la seconde guerre mondiale (même si ceux –ci ont régulièrement bombardés les grandes villes bulgares, surtout en 1944). Après le 9 septembre 1944 (date de la déclaration de guerre à la Bulgarie par l’URSS, NDT) le gouvernements bulgare a changé en quelques semaines, le pays a déclaré sa neutralité et essayé d’entamer des pourparlers de paix avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. C’est le moment où le troisième front ukrainiens (groupe d’armées, NDT) de l’armée rouge soviétique s’approchait de la Bulgarie, et le parti communiste bulgare se préparait à une révolte armée entre le 8 et le 9 septembre. L’armée soviétique occupa la Bulgarie sans coup férir, et les communistes réussirent leur coup d’État.

Le mythe communiste populaire fait valoir que la Russie a libéré la Bulgarie deux fois : la première fois pendant la guerre russo-turque et la deuxième fois en 1944.

Toutefois, l’occupation de l’État, qui avait proclamé sa neutralité, ne peut elle-même être controversée et ne peut plus être appelée une soi-disant « libération ». Elle a conduit à la perte de la souveraineté, à un désastre économique, à une répression violente (environ 30.000 tués uniquement pendant le premier mois) et à une dictature communiste qui a duré jusqu’en 1989.

L’armée soviétique reste en Bulgarie jusqu’en 1947.

Au milieu des années 80 du XXe siècle, à la suite du processus enclenché en URSS, la « perestroïka » a aussi commencé en Bulgarie. Depuis lors, la Bulgarie est dans un état de transition sans fin de la dictature communiste vers la démocratie. On peut dire que le pays est encore en période post-communiste et continue de souffrir des problèmes sociaux, économiques et politiques de l’espace post-soviétique.

Pour comprendre l’actuelle situation en Bulgarie et sa position officielle sur le conflit de l’Ukraine et de la Russie il faut prendre en compte les faits suivants. Bien que le gouvernement communiste ait été déclaré criminel par une loi spéciale en 2000, le BSP se proclame fièrement l’héritier de l’ancien parti communiste et ne remet jamais en cause son passé totalitaire et ses sentiments russes. Il tente toujours de sauver (activement ou passivement) les symboles communistes et soviétiques qui restent dans le pays (monuments, par exemple), en dépit du fait qu’ils symbolisent l’époque condamnée d’un régime inhumain, reponsable de la mort de presque 100 millions de personnes dans le monde.

Asen Genov, spécialement pour un expresso.TV

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